Le pape m'a coupé l'herbe sous le pied

Il y a des semaines plus humbles que d'autres. J'ai achevé en mars un essai sur la délégation de notre agentivité aux machines, Homo Delegatus, et tandis que le manuscrit cherche sagement son éditeur, hier (le 25 mai) paraissait Magnifica Humanitas, première encyclique consacrée à l'intelligence artificielle. Léon XIV y développe, en quarante mille mots, plusieurs des intuitions auxquelles je croyais tenir un droit d'auteur. Je ne peux même pas l'accuser de m'avoir lu : nous avons écrit à l'aveugle, chacun dans son coin, à deux mois d'écart. Il a simplement publié le premier. Je lui concède un avantage qui n'a rien d'intellectuel : il dispose d'un service de presse en cent quinze langues et d'un tirage que je ne verrai jamais. On ne lutte pas contre la diffusion vaticane. J'avais un manuscrit ; il a une infrastructure deux fois millénaire.

Passé le moment de dépit, j'ai fait la seule chose raisonnable : j'ai lu le texte attentivement, en quête, je l'avoue, de divergences réconfortantes. Je n'en ai pas trouvé autant que je l'espérais. Sur le diagnostic, nous nous rejoignons, et parfois si étroitement que j'ai relu certains paragraphes en cherchant la trace impossible d'une effraction.

Mon livre repose sur un déplacement de la question. Le débat public se demande ce que l'IA va faire au monde : l'emploi, le climat, la guerre, la désinformation. Je propose de retourner l'interrogation et de demander ce que nous faisons de nous-mêmes en lui déléguant, geste après geste, le pouvoir d'initier, de choisir, de juger. Léon XIV opère le même retournement. Là où le débat traite l'IA comme un instrument extérieur à bien ou mal employer, il avertit que le danger véritable tient au paradigme qui finit par faire passer pour normale une vision où l'humain n'est qu'un projet à optimiser. Il va jusqu'à nommer le même mécanisme lorsqu'il observe que ces systèmes nous accoutument à trop déléguer et à réclamer la réponse immédiate, au prix de notre jugement et de notre créativité. J'aurais pu signer la phrase. 

Je consacre mon prologue à un homme seul devant un bouton, sommé de confier la gouvernance d'une ville entière à un système qui promet de tout optimiser, jusqu'aux lits d'hôpital et aux places en crèche. L'encyclique décrit la même scène en langage conceptuel : confier à un algorithme le soin de décider qui mérite et qui ne mérite pas revient à lui abandonner la redéfinition des limites du possible humain, et l'injustice ainsi rendue invisible fait disparaître la compassion et le pardon comme gestes politiques. Je convoque La Boétie pour rappeler que la servitude moderne ne s'impose pas, elle se fait désirer. Le pape décrit la même soumission douce, accomplie par consentement plutôt que par contrainte. Nous avons, manifestement, regardé le même réel par la même fenêtre, sans nous être donné rendez-vous.

C'est en réalité ce qui me console. Une idée qu'on est seul à défendre peut n'être qu'une lubie ; une idée à laquelle un entrepreneur qui écrit la nuit et le siège de Saint Pierre parviennent indépendamment, à huit semaines de distance, a de bonnes chances d'être un fait. La métamorphose silencieuse devient audible ; le déplacement que j'annonçais s'opère sous nos yeux, et il s'énonce désormais depuis Rome. On rêve de plus mauvaise compagnie pour valider une hypothèse.

Reste qu'une convergence n'est pas une fusion, et c'est ici que je dois être honnête sur ce qui nous sépare. Léon XIV et moi tombons d'accord sur la maladie. Nous n'y arrivons pas par la même porte, et la sienne est mieux gardée. Elle est théologique : si l'homme ne doit pas être réduit à une donnée optimisable, c'est qu'il porte une dignité reçue, inconditionnelle, gravée en lui avant tout mérite et indépendante de toute performance. L'encyclique le dit sans détour, la valeur d'une personne ne dépend pas de ce qu'elle produit ni de ce qu'elle accomplit. La dignité y précède l'agir, elle ne s'en déduit pas. Voilà un socle posé d'avance, sur lequel toute résistance peut s'appuyer sans trembler.

Ma porte est profane, et je n'ai pas ce socle. Je tente de fonder la même exigence sur la seule agentivité, ce pouvoir très terrestre de se savoir auteur de ses actes, sans transcendance pour le garantir. La difficulté est réelle, et je ne vais pas la feindre : le pape peut soutenir que l'homme vidé de son pouvoir d'agir demeure pleinement digne, puisque sa dignité lui vient d'ailleurs. Moi qui place l'agir au cœur de la valeur humaine, je peine davantage à dire pourquoi mon Homo Delegatus, qui a précisément tout délégué, mériterait encore qu'on se batte pour lui. Là où l'encyclique tranche d'une formule, je dois gagner mon fondement ligne après ligne, et je ne suis pas certain de l'avoir déjà gagné. C'est l'inconfort de qui veut tenir une morale sans un ciel qui la soutienne.

Je n'en tire pourtant aucune amertume, et même une forme de gratitude. Qu'une autorité de cette ampleur partage mon constat le fait sortir d’un inquiétant isolement pour le hisser au rang de fait de civilisation. Et là où le pape dispose d'une réponse, je n'ai qu'une question mieux posée : sur quoi fonder la dignité de celui qui a cessé d'agir ? Cette question, un public immense se la pose aussi, pour qui la réponse théologique n'est tout simplement pas disponible. Ce public-là, l'encyclique ne l'atteindra pas dans sa langue. C'est l'étroite bande de terrain qui me reste, et elle me suffit : montrer qu'on peut vouloir rester l'auteur de sa vie sans invoquer Dieu, par lucidité plutôt que par grâce.

Le pape m'a donc coupé l'herbe sous le pied à l'impression, pas à l'écriture, et un constat partagé par une telle voix cesse d'être une crainte privée pour devenir une affaire commune. Sur le fondement, en revanche, nous restons chacun sur notre rive à fixer la même eau trouble. Il la regarde du haut d'une cathédrale, je la regarde depuis la berge, sans rambarde. Il me reste à écrire pourquoi cela vaut quand même la peine de ne pas s'y laisser tomber. Et à le faire vite, avant que la délégation ne se charge d'écrire la suite à ma place. Le pape, lui, a déjà rendu sa copie.

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