Quand le CEO rêve d’être remplacé par une IA : naissance de l’Homo Delegatus

Il y a quelques mois, Sam Altman, le CEO d’OpenAI, a eu cette phrase sidérante dans un podcast : shame on me if OpenAI is not the first big company run by an AI CEO (honte à moi si OpenAI n’est pas la première grande entreprise dirigée par une IA).

On peut voir cette sortie comme une provocation de plus dans la grande rhétorique de la Silicon Valley. Cette phrase exprime cependant la dérive de notre époque : nous sommes en train de devenir une civilisation où même ceux qui commandent rêvent de déléguer leur pouvoir de décider à des systèmes automatisés.

Quand le patron veut devenir obsolète

Dans cette même conversation, Altman explique qu’il compte les années avant qu’une IA puisse faire un bien meilleur boulot que lui à la tête d’OpenAI, et qu’il considère comme une question intéressante de savoir ce qu’il faudrait pour qu’un CEO artificiel surpasse un CEO humain. On retrouve, en filigrane, l’idée suivante : si une IA peut déjà écrire nos mails, coder des fonctions, analyser des données et proposer des stratégies, pourquoi ne pourrait‑elle pas orchestrer l’ensemble (budgets, recrutements, arbitrages) mieux qu’un humain soumis à la fatigue, aux biais et aux émotions ?

Ce glissement peut paraître anodin, mais il est fondamental. Depuis 2023, l’IA est présentée (notamment) comme un outil au service des dirigeants. Nous voilà désormais à l’étape d’après : le dirigeant lui-même se voit comme un goulot d’étranglement que la technologie doit un jour supprimer.

Qui décide encore vraiment ?

Dans mon prochain livre, Homo Delegatus, je pars d’une scène que beaucoup de décideurs reconnaîtront : une salle de contrôle, des écrans partout, un tableau de bord qui affiche un scénario optimal calculé par un système d’IA, et un gros bouton bleu : Valider les recommandations. Tout est déjà fait : les données ont été agrégées, les risques estimés, les options comparées. Le rôle de l’humain se réduit ainsi à un geste minimal : cliquer, ou refuser de cliquer. L’IA n’a pas décidé à notre place au sens existentiel du terme, mais elle a tellement cadré la situation que notre décision ressemble de plus en plus à une formalité.

C’est pourquoi la sortie d’Altman est révélatrice. Quand il dit qu’il veut que son entreprise soit la première grande société dirigée par un CEO IA, il entérine le fait que la fonction de CEO est déjà, pour une large part, un rôle de validation de scénarios produits par des dispositifs techniques, financiers, réglementaires. L’IA ne fait que rendre explicite ce que la gouvernance moderne faisait déjà : déplacer, pas à pas, l’agentivité hors des individus vers des systèmes complexes.

Homo Delegatus : du clic au sommet

Dans Homo Delegatus, j’essaie de montrer que ce mouvement de délagation concerne en fait l’ensemble de nos vies quotidiennes. C’est ce que des chercheurs appellent l’émergence d’un Système 0 : une couche d’intelligence artificielle située en amont de notre pensée, qui produit des réponses avant même que nous ayons vraiment réfléchi. En utilisant massivement les IA génératives, on ne part plus d’une page blanche, mais d’un texte déjà écrit que nous corrigeons à la marge.

À force, notre rôle se réduit à celui d’un validateur : nous devenons Homo Delegatus, des êtres qui délèguent la fabrication de leurs décisions à des systèmes automatisés, et ne gardent pour eux que le geste de dire oui, non, ou accepter. Homo Delegatus, c’est l’humain qui n’est plus l’auteur de ses décisions, mais le simple signataire de scénarios produits ailleurs.

Quand la servitude volontaire devient un objectif de carrière

La grande ironie, c’est que cette délégation est rarement imposée. Elle est désirée. Nous demandons des recommandations toujours plus personnalisées, des algorithmes qui prédisent ce que nous voulons avant même que nous le sachions, des assistants qui nous simplifient la vie. C’est confortable, efficace, impressionnant.

La phrase d’Altman est emblématique de cette servitude volontaire à l’ère de l’IA. Il pourrait simplement accepter qu’une machine puisse éventuellement le remplacer. Mais non : il le souhaite, et en fait un objectif. Il rêve de devenir le CEO qui aura réussi à rendre le CEO inutile.

Dans un monde gouverné par l’hypnocratie algorithmique (ce régime où nos choix sont façonnés par une pluie de suggestions et de notifications) la délégation devient un modèle de réussite : être celui qui aura construit la machine à laquelle tout le monde, y compris soi, pourra enfin déléguer sa responsabilité.

Que perd‑on quand on confie la barre à l’IA ?

On pourrait se dire : si l’IA fait mieux le job, où est le problème ? Cette question réduit le phénomène à son caractère utilitaire (les compétences). Or, elle concerne ce que nous perdons en route (la capacité) :

  • L’expérience de la décision : décider, ce n’est pas seulement choisir le meilleur scénario. C’est accepter de porter un risque, un conflit de valeurs, un doute. C’est un geste qui engage une personne dans son rapport aux autres et à elle‑même. Une IA peut optimiser, mais elle ne peut ni douter, ni regretter, ni répondre en son nom.

  • La responsabilité identifiable : si une IA‑CEO licencie 10 000 personnes, ajuste des tarifs vitaux ou renforce des systèmes de surveillance, qui en répond ? Le développeur ? Le conseil d’administration ? Le régulateur ? Chacun pourra dire : ce n’est pas moi, c’est le modèle. Plus l’IA monte dans la hiérarchie, plus la chaîne d’imputabilité devient insaisissable.

  • La capacité de résistance : dans un monde où la plupart des décisions sont perçues comme des sorties de modèle, il devient plus difficile de dire simplement : non, même si c’est optimal, nous ne ferons pas cela. Or cette capacité de refuser un scénario rationnel au nom d’une valeur, d’une limite, d’une histoire, est au cœur de ce qui fait encore de nous des sujets et pas seulement des variables d’ajustement.

Confier son poste de CEO à une IA, c’est déplacer un peu plus l’idée même d’auteur : celui qui peut dire j’ai voulu cela et en porter lui-même la responsabilité et les conséquences.

Et maintenant ?

L’anecdote Altman est un symptôme. Elle montre que nous avons franchi le seuil critique où même ceux qui conçoivent les systèmes de délégation cognitive se projettent eux‑mêmes comme remplaçables par ces systèmes. Le grand remplacement de l’humanité par l’intelligence artificielle est un débat largement nourri, auquel je soumets une question adoptant une perspective anthropologique : jusqu’où sommes‑nous prêts à déplacer hors de nous la faculté de vouloir, de juger, de signer en notre nom ?

C’est exactement le sujet de mon prochain livre, Homo Delegatus, qui explore la condition de cet humain à l’ère de l’IA : un être de plus en plus puissant en apparence, mais de moins en moins auteur de ses propres décisions. Homo Delegatus, c’est l’humain qui délègue son pouvoir de penser et de décider à des systèmes qui le connaissent mieux que lui‑même.

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